Il fut une époque où deux mondes de la vision
de l'entreprise coexistaient. Il y avait d'un côté les néoclassiques,
pour qui l'entreprise était assimilée à un individu unique,
chargé de prendre des décisions de production orientées
par la maximisation du profit, sous une contrainte technologique donnée
(la fonction de production). Cette représentation de l'entreprise était
simple, élégante et très pratique pour des auteurs dont
le but était de décrire le fonctionnement d'une économie
entière. Parfois même, l'entreprise n'existait que dans la période
"d'avant le début de l'économie", puisque les modèles
d'échange pur se contentaient de considérer les dotations en biens
comme des données. Ces auteurs n'étaient pas des idiots qui n'avaient
jamais vu une entreprise pour de vrai. Simplement, l'entreprise pour de vrai
ne servait pas à grand chose dans l'amélioration de leurs raisonnements.
On pouvait néanmoins dire qu'ils ne comprenaient pas grand chose à
l'entreprise. De l'autre côté, on trouvait les théoriciens
de l'entreprise, ceux qui faisaient des sciences de gestion. Eux, ils avaient
vu tout de suite que l'entreprise était une réalité complexe,
que dans une entreprise tout le monde se fout sur la gueule, que deux entreprises
différentes se débrouillent toujours pour pas s'organiser pareil,
que les hommes et femmes sont drôlement pénibles à faire
fonctionner et tout un tas de chose comme ça qui les intriguaient beaucoup.
Eux, ils avaient un autre problème : ils passaient leur temps à
parler d'organisation, de structure et pourtant, leur petite communauté
était un bordel sans nom. Pas moyen qu'ils se retrouvent autour d'un
verre pour causer sérieusement de fonder une théorie qui soit
autre chose que des trucs empilés, souvent intéressants, régulièrement
creux et jamais vaguement unifiés. Certes, de temps en temps, il y en
avait un qui passait un grand coup de balai et faisait du rangement pour mettre
tout ça au propre. Des fois aussi, un gars allait voir ceux d'en face
(les néoclassiques) pour leur piquer leurs outils et essayer d'en faire
quelque chose de plus sophistiqué. Il arrivait même que ceux d'en
face fasse le chemin inverse, juste pour voir. Mais à peine avaient-ils
fini que l'impression de désordre revenait. N'empêche, eux, ceux
qui causaient de la vraie vie, ils avaient compris des trucs pas cons. Mais
ça ne les avançaient pas toujours beaucoup.
Et puis, un jour, ils se sont tous dit que ça suffisait. Ils se sont
mis d'accord pour parler de la vraie vie, de manière un peu structurée.
Depuis, ils font de l'"économie industrielle" ou de l'"économie
de l'entreprise" (attention, le "de" et pas "d'" est
important) et sont parvenus à s'entendre sur quelques idées clés
pour expliquer le fonctionnement de l'entreprise.
Ces quelques idées clés, Olivier Bouba-Olga se propose de les
présenter dans un ouvrage franchement sympathique. Sympathique parce
que clair et rigoureux d'une part. Mais sympathique d'autre part, car soucieux
d'illustrer la méthode de cette "nouvelle théorie de l'entreprise",
héritière à la fois de la pensée néoclassique
et ses méthodes hypothético-déductives (et parfois peu
préoccupée de revenir sur ses hypothèses) et de la théorie
des organisations plus tournée vers l'empirisme.
Ainsi, l'auteur a divisé son ouvrage en chapitres qui contiennent tous
une partie exposant des fondements théoriques et une partie appliquant
ses conclusions à des cas concrets. C'est un schéma peu original
en soi, mais fort intéressant si on replace son texte dans une perspective
éditoriale. En effet, en écrivant son économie de l'entreprise,
Bouba-Olga a quelque part mis à jour un ouvrage très intéressant
de
Benjamin
Coriat et Olivier Weinstein publié en 1995. Ces deux livres ont en
commun de fournir, dans une collection grand public, une sorte de revue de la
littérature de la théorie de la firme récente. Mais là
où les premiers se plaçaient dans une logique très théorique
et peu illustrée, le second comble cette lacune, tout en apportant à
la marge une fluidité supplémentaire à l'exposé
théorique. Un ouvrage bien venu de ce point de vue, puisqu'il actualise
en l'améliorant l'initiative précédente.
Alors, qu'est-ce qu'il y a dans ce livre ? Tout d'abord, un topo concernant
la firme néoclassique, ses limites et le sens à donner à
ce modèle. Une entrée en matière qui montre d'emblée
au lecteur qu'il n'a pas affaire à un marchand de tapis qui tente de
refourguer sa camelote. Pas de grandes phrases assassines, outrées ou
ironiques, juste une analyse.
Puis, on entre dans le vif du sujet. La première partie est consacrée
aux approches dites néo-instiutionnalistes de l'entreprise. De Berle
et Means à Jensen et Meckling, via les modèles managériaux
de Baumol ou Williamson, Bouba-Olga montre dans le premier chapitre l'émergence
de la théorie de l'agence comme fondement d'une théorie applicable
à la grande firme. Et comme exemple concret, c'est l'organisation du
ramassage des crottes de chien à Paris qui est présenté.
Voui, voui, et en plus c'est parlant... Le deuxième chapitre porte, évidemment
puisqu'on parle d'approche institutionnaliste, sur la théorie des coûts
de transactions. Rien à redire, cahier des charges tenu : simple, concis,
efficace. Coase tout d'abord, Williamson ensuite, dans le détail et sans
s'y perdre. Le cas d'école porte pour sa part sur l'intégration
de la distribution chez LVMH. L'auteur conclue alors cette partie en s'interrogeant
sur la pertinence réelle du concept d'opportunisme comme déterminant
normatif des structures organisationnelles. Car, si dans la lignée des
théories socio-économiques, on fait entrer dans la danse la notion
de confiance, on obtient alors un mécanisme de coordination sociale alternatif
aux contrôles que préconise la théorie de l'agence, par
exemple. On reste un peu sur sa faim. Deux pages sont consacrées à
cette approche (dont Granovetter est probablement le représentant le
plus connu). C'est peu, mais cette brièveté conserve une certaine
cohérence au texte en l'ouvrant néanmoins à d'autres horizons.
La seconde partie de l'ouvrage est consacrée aux théories cognitivistes
de l'entreprise. Alors que les thèses institutionnalistes voyait le problème
de l'entreprise comme un questionnement sur les coûts de coordination,
les approches cognitivistes abordent plutôt l'entreprise sous l'angle
d'une dynamique à interpréter, un pool de ressources qui se remobilisent
en permanence selon des trajectoires dans lesquelles l'interprétation
de cette dynamique par les individus et par le collectif aura une importance
cruciale. Pour ne prendre qu'un seul exemple, pendant que les institutionnalistes
se questionnent sur les coûts de transaction à prendre en compte
quand une décision de type "faire ou faire faire" doit être
arrêtée, les cognitivistes vont eux s'interroger sur la pertinence
du choix en termes de ressources mobilisables et de perception mentale de l'étendue
normale du métier de l'entreprise. Dans cette partie, on trouvera présentés
les travaux de Penrose et Richardson (pour la "théorie des compétences"),
puis ceux de Nelson & Winter (pour la "théorie évolutionniste").
L'auteur montre qu'il n'y a pas lieu de trancher entre une approche évolutionniste
et institutionnaliste de l'entreprise, dans la mesure où elles présentent
chacune un degré certain de pertinence. Témoins certains travaux
récents qui recherchent une forme de synthèse. De la diversification
de Bic aux restructurations de l'industrie pharmaceutique, cette partie est
encore illustrée de cas intéressants. Comme la première
partie se terminait sur l'opposition opportunisme - confiance, celle-ci s'achève
sur un questionnement opposant les notions d'information et de connaissance.Ayant
préalablement distingué l'information (savoirs codifiables) de
la connaissance (savoirs tacites), l'auteur s'interroge sur la logique du knowledge
management, qui cherche à constituer des bases de savoirs supposées
non codifiables, en relevant le paradoxe évident de la démarche...
Enfin, Olivier Bouba-Olga remet en perspective le dabat entre évolutionnistes
et institutionnalistes, au travers de l'analyse de l'appropriabilité
des connaissances, dont le degré dépendra pour une entreprise
de la façon dont les savoirs codifiables sont protégés
par le droit et de l'importance ce ces savoirs dans l'ensemble des savoirs détenus
par l'entreprise.
La conclusion de l'ouvrage dresse d'abord une brève synthèse des
thèses présentées, avant de les appliquer de concert à
la figure de la firme globale, révélant en quoi celle-ci est tout
à la fois mue par un comportement transactionnel et cognitif.
Si la question vous intéresse, procurez vous ce livre. Il ne se lit pas
comme un roman, certains passages sont nécessairement un peu abstraits.
Mais ils sont contrebalancés par les pages "application". L'ensemble
se digère très bien et est à la portée d'un public
large, si motivé.