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The Company of Strangers
Titre : The Company of Strangers. Auteur : Paul Seabright Editeur : Princeton University Press Parution : 2004 Prix : 29,74 €
Attention, chef-d’œuvre. Rarement un livre d’économie n’a
atteint un tel niveau de qualité, d’originalité, de clarté et d’intelligence.
Pourtant, ce qui y est écrit n’est pas difficile à comprendre, ni même
extraordinairement sophistiqué : mais c’est ce qui fait tout l’intérêt de
ce livre qui a pour ambition, rien de moins, que d’expliquer le fonctionnement
économique de l’humanité depuis ses origines, en utilisant l’histoire, la
biologie évolutionniste, l’économie, la psychologie, la littérature.
La caractéristique du comportement humain qui distingue
l’homme de toutes les autres espèces animales sans exception est le fait de
dépendre pour la totalité de ses activités des autres hommes – la vie humaine
est impossible sans la « compagnie des étrangers », ces humains qui
n’appartiennent pas à notre famille même éloignée (nous avons plus de proximité
génétique avec nos ancêtres du paléolithique qu’avec l’individu qui nous rend
la monnaie quand nous achetons notre journal), et que le plus souvent nous
n’avons jamais rencontré, ou que nous ne rencontrerons jamais plus. Or ce
phénomène de division du travail entre étrangers est unique dans le règne
animal : les espèces animales peuvent coopérer, mais seulement entre
individus tenus par des liens de parenté, par le partage du patrimoine
génétique comme certains « insectes sociaux », ou parfois des formes
de coopération ponctuelle entre espèces non concurrentes pour des ressources.
Des animaux de la même espèce, en compétition sexuelle ou pour des ressources
ne coopèrent pas naturellement.
Expliquer comment l’évolution naturelle a permis « la
grande expérience » - une espèce animale craintive, violente, dont les
membres en viennent à pousser à un degré inégalé la division du travail et la
coopération est l’objet de ce livre. Comment la vie sociale est-elle
possible ? Comment une telle organisation du travail, faisant dépendre de
façon cruciale la vie de chacun d’étrangers distants, peut-elle
fonctionner ? L’auteur nous convie donc à une histoire naturelle de la
coopération humaine qui fait la vie économique et la spécificité de notre
espèce.
Un premier chapitre expose l’une des idées centrales du
livre : que la société fonctionne parce que ses membres sont dotés d’une
« vision tunnel » qui leur permet de se focaliser sur une petite part
d’activité, aboutissant (par la coordination d’un système de marchés) à la
réalisation de tâches d’une complexité qui dépasserait les capacités d’un
individu seul. Cette vision rétrécie est ce qui permet la spécialisation ;
mais, comme la langue d’Esope qui est à la fois la pire et la meilleure des
choses, elle est aussi ce qui nous conduit à négliger les conséquences de nos
actes, conduisant donc à la fois aux plus grandes réalisations humaines et au
pire.
La seconde partie du livre expose la façon dont l’homme est
passé du singe meurtrier à l’individu coopératif moderne. Le style de l’auteur
apparaît alors clairement : il consiste, au travers de chapitres
thématiques, à dessiner un portrait général de l’évolution humaine. Il montre
que deux capacités biologiques ont été nécessaires à l’apparition de la
coopération, permettant la division du travail : la capacité de calcul
rationnel, et la réciprocité (la capacité de répondre à la coopération par la
coopération, et à la brutalité par la brutalité). Séparément, aucune de ces
deux capacités ne permet la coopération (toute personne ayant étudié un peu de
théorie des jeux sait par exemple que le calcul rationnel seul conduit souvent au comportement
opportuniste) ; mais prises ensemble, elles la rendent possible. Décrivant
des travaux du type de l’analyse de l’évolution par le biologiste John Maynard
Smith, ou les travaux d’un Axelrod, l’auteur nous montre alors dans un panorama
saisissant comment ces deux capacités, que ce soit pour l’homme du
paléolithique ou l’homme contemporain, sont apparues et ont conduit à la
coopération. Mais cette coopération n’aurait pas non plus été possible sans
institutions ; il montre aussi quelles sont ces institutions, marchés,
monnaie… L’auteur montre au travers de multiples exemples comment nous en
sommes arrivés à considérer nos semblables, même lorsqu’ils n’appartiennent pas
à nos familles, comme des amis honorables.
Après avoir montré ce qu’est le miracle du fonctionnement de
la vie humaine, mondialisée, avec sa productivité spectaculaire, l’auteur
cependant ne sombre pas dans l’admiration béate. Ces mêmes qualités qui ont
fait le miracle de l’expérience de l’humanité créent aussi défauts de
coordination (ce que les économistes appellent des externalités) qui
nécessitent à leur tour d’autres institutions pour être résolues. La faculté de
se coordonner et de diviser le travail a pu aussi être mise à l’usage de
l’agressivité humaine, faisant de l’exercice de la violence contre nos
semblables du clan voisin (que nous avons en commun avec les grands singes) un
art suprêmement efficace et meurtrier. Ces éléments sont ce qui met en évidence
la fragilité de l’expérience humaine : externalités, démagogues qui
utilisent nos capacités pour la destruction sont des menaces permanentes,
toujours plus grandes.
Entre Charles Darwin et Adam Smith, entre analyse économique
et biologie de l’évolution, l’auteur nous décrit tout simplement ce que nous
sommes et ce qu’est la vie économique et le destin de l’humanité. Il y a un
petit nombre de livres qui changent la vision que l’on a du monde :
celui-ci en fait certainement partie. Seabright accomplit l’exploit de sortir
l’économie de son petit milieu, de la faire converser avec toutes les autres
sciences, et de la placer ainsi au centre des débats intellectuels
contemporains. Aucune chronique ne pourra totalement rendre justice à ce livre
admirable : quoi que vous soyez en train de lire en ce moment, mettez-le
temporairement de côté, et lisez « the company of strangers ». Vous
ne le regretterez pas.
A noter : une édition de poche à prix dérisoire (moins de 7 euros) sortira en janvier 2005.
Alexandre Delaigue Le 21/09/2004 Acheter le livre |