Bonne nouvelle, le prix du livre d'économie 2007, décerné par un jury
représentant les grands medias a été donné cette année à... des
économistes. Non, ne riez pas, la
liste
des précédents lauréats rend la situation atypique sur les
dernières années. Car, quand on parle d'économistes, là, ce sont des
vrais de vrai. Des qui écrivent des modèles, publient des articles dans
des revues sérieuses et tout et tout. Pierre Cahuc n'est plus à
présenter. Yann Algan, notamment au travers de ces copublications avec
le premier cité, commence à être bien en vue. Non, non, attendez, ne
fermez pas cette fenêtre ! On comprend tout ce qu'ils ont écrit dans le
livre ! Ce petit ouvrage d'une centaine de pages est du genre de ceux
qui devraient faire les têtes de gondole de la chaîne de librairie de
référence. Clair, intelligent, mobilisant la connaissance de l'économie
qu'en ont les auteurs et abordable pour le plus grand nombre, il est
aussi bien un outil de recherche qu'un éclairage des débats
économiques. Outil de recherche car, à l'instar du capitalisme
d'héritiers de Philippon ou des désordres du travail d'Askenazy, il
ouvre des pistes de recherche en posant quelques idées au propre, avec
une thèse et quelques intuitions structurant le discours.
Eclairage des débats publics, en raison de l'incontestable intérêt des
questions posées et de l'accessibilité des réponses apportées.
L'ouvrage relève largement de la
nouvelle
économie empirique, méthodologie de recherche qui se base
sur un appareillage théorique léger, lui préférant un travail
d'analyse de données fouillé dont on infère des raisonnements logiques.
Comme souvent dans ce genre de travaux, la thèse est d'une grande
simplicité d'exposition. Celle d'Algan et Cahuc est la suivante. La
France est un pays où la confiance à autrui est plus faible que dans
les autres pays de niveau de développement comparable. Ceci est dû à la
conjonction d'une organisation sociale basée sur le corporatisme et
l'étatisme. Ces deux caractéristiques favorisent la défiance et
suscitent un cercle vicieux qui renforce les réflexes corporatistes et
étatistes, conduisant à encore plus de défiance. Ceci a de nombreuses
conséquences défavorables en matière économique, que ce soit en ce qui
concerne l'emploi, la croissance et le bien-être perçu.
L'ouvrage comprend une succession d'évaluations des liens existant
entre les variables jugées pertinentes et d'interprétations et
justifications possibles de ces liens. Les auteurs commencent
par observer, à partir d'enquêtes internationales, que les
français sont en général plus méfiants à l'égard de la justice, du
parlement, des syndicats, de la concurrence et, tout simplement, de
leurs concitoyens. Même un pays comme les Etats-Unis ne cultive pas une
telle défiance. Les classements fournis par les auteurs placent
systématiquement la France dans les dernières nations en matière de
confiance. Cet aspect, déjà évoqué dans les relations au travail par
Thomas Philippon, se retrouve dans
tous les domaines de la vie en société. L'incivisme est également plus
fort en France. Ce qui est intimement lié à la défiance environnante.
Quand on respecte moins les règles, on fait moins confiance aux autres.
Le lien entre les deux est statistiquement fort. Les auteurs observent
ensuite que défiance et incivisme ne datent pas d'hier en France. Les
enquêtes françaises disponibles permettent de remonter jusqu'à 30 ans
en arrière et de constater que ce déficit de confiance dans les
relations sociales y est constant depuis cette époque. La question
qu'on se pose est de savoir si c'est une constante de l'histoire
française ou si lepays a connu des périodes où la confiance était plus
soutenue. Algan et Cahuc ont pour cela utilisé les données américaines
disponibles, elles, depuis le début des années 1950. Comment appliquer
ces données au cas français ? En étudiant le comportement des
descendants de migrants d'origine française avec ceux d'autres
origines. L'idée est qu'il reste chez chacun une trace de la culture du
pays d'origine. Il suffit alors de comparer, pour évaluer les
différences dans les réponses. Si ces différences restent constantes au
cours du temps, alors on peut en déduire une stabilité des attitudes et
considérer cela comme un trait national immuable, au moins à l'échelle
d'un demi-siècle. Il en ressort que le déficit de confiance en France
date de l'après seconde guerre mondiale et qu'il n'a pas toujours été
significatif auparavant. On invitera le lecteur à prendre connaissance
par lui-même des détails de la métodologie, qui peut sembler criticable
ainsi présentée. On se limite ici à l'exposition du raisonnement, en
dehors de ces considérations. Une conclusion s'impose alors : la
situation n'est pas figée, puisqu'un retournement a déjà eu lieu dans
l'histoire du 20ième siècle. Deux hypothèses sont alors
candidates pour expliquer la dégradation des rapports sociaux
à cette période. La première est le traumatisme de la guerre. La
seconde porte sur les changements politiques, économiques et sociaux de
l'après-guerre.
Les auteurs s'emploient alors à valider la seconde. Pour eux, on l'a
dit, ce sont le corporatisme et l'étatisme qui sont à l'origine de ce
renversement. Certes, l'Etat providence tel qu'il se développe est
quelque peu issu du régime de Vichy. Mais les choses auraient pu se
passer autrement. Il n'est pas question d'évaluer les responsabilités
respectives du CNR et de Pétain (sujet probablement intéressant, par
ailleurs), mais de comprendre en quoi la voie prise a conduit à la
situation actuelle. Le corporatisme segmente le corps social et
favorise la recherche de rentes par les groupes constitués. Il
entretient de fait la suspiscion, les autres étant forcément
des concurrents dans la recherche d'avantages spécifiques. L'étatisme,
par essence, réduit le dialogue social, en court-circuitant
les corps intermédiaires. Il exacerbe les travers du corporatisme, en
n'établissant de liens qu'entre Etat et groupes corporatistes,
supprimant pour ceci l'intérêt d'une négociation directe. Il a
également pour conséquence de rendre la corruption rentable. Le
cocktail corporatisme-étatisme crée un cercle vicieux : moins de
confiance, induite par le corporatisme, génère une demande d'étatisme
accrue, qui réduit les opportunités de dialogue social, et débouche sur
plus de méfiance. L'Etat, chaque fois qu'il est sollicité se contente
de donner des avantages particuliers aux différents groupes, légitimant
l"idée que l'autre est un adversaire dans la conquête des richesses. Ce
trait a une conséquence majeure sur le fonctionnement de l'économie de
marché. La concurrence est une menace pour les avantages octroyés par
l'Etat. Plus de concurrence est un risque de voir des rentes remises en
question. Or, une économie de marché ne peut fonctionner
efficacement sur de telles bases : quand concurrence et confiance sont
réduites, les opportunités de transaction mutuellement avantageuses
sont limitées, quelle que soit l'idée qu'on se fasse des vertus
absolues du marché. L'analyse des auteurs peut d'ailleurs être
illustrée à la marge par un rappel de certains débats lors du
référendum européen de 2005. L'article mentionnant une
"concurrence libre et non
faussée" a été beaucoup critiqué en France. Pourtant, on
aura beau reconnaître les limites du mécanisme de marché, on voit mal
en quoi une
"concurrence
non libre et faussée" pourrait être préférable. Rentes et
méfiance ne font pas bon ménage avec économie de marché prospère,
c'est-à-dire capable de tirer le meilleur parti de la division du
travail et de l'échange pour satisfaire les besoins de ses acteurs.
Pour étayer les relations entre corporatisme, étatisme et confiance,
Algan et Cahuc comparent les grands traits des trois types d'Etat
providence que sont le modèle corporatiste français, le modèle
social-démocrate et le modèle libéral. Ils montrent que le modèle
français est le moins apte à créer de la confiance. L'universalisme de
l'Etat providence dans les pays aussi bien socio-démocrates que
libéraux favorise la confiance mutuelle, y compris quand la
redistrubution est faible ; à l'inverse de la segmentation
corporatiste. Ils montrent ensuite quelles sont les relations entre
défiance, peur du marché et corruption. La France est l'un des pays où
l'opinion est la plus suspicieuse à l'égard de la concurrence.
La demande de réglementation des marchés de biens et services qui en
découle se justifie par la méfiance à l'égard des autres, dont on
redoute qu'ils ne repsectent pas des règles morales dans l'échange. Les
auteurs ne contestent pas frontalement une telle crainte, mais regrette
qu'elle soit atténuée par l'érection de barrières à l'entrée, synonymes
de rentes. Les rentes sont coûteuses en termes de bien-être et
d'emploi. La réglementation est, du reste, une source de corruption non
négligeable, y compris en France, pays dont le classement dans les
charts de la
corruption n'a rien de reluisant. Les réglementations qui protègent
certains groupes sont un enjeu tel qu'elles peuvent facilement
déboucher sur la corruption. On montre que les pays qui ont le plus de
barrières à l'entrée sur les marchés sont aussi ceux qui souffrent le
plus de la corruption.
Dans la partie suivante, les conséquences de la défiance sont
envisagées en regard des possibilités de réforme du marché du travail.
L'idée d'ensemble est que les pays où les syndicats sont les plus
puissants sont aussi ceux où la confiance est élevée, la France ayant
les taux de syndicalisation les plus faibles. Cette faiblesse fragilise
le dialogue social, impose à l'Etat d'intervenir dans la régulation des
salaires, au travers du salaire minimum, ce qui affaiblit encore les
syndicats, dont l'utilité est moindre aux yeux des salariés.
L'inconvénient final de cette situation réside dans le fait que l'Etat
n'est pas le plus à même de trouver, secteur par secteur,
entreprise par entreprise, les informations utiles à la fixation de
contraintes adaptées. En définitive, l'enjeu du dialogue social est,
pour les auteurs, la sécurisation des parcours professionnels. Ils se
livrent à une analyse assez pessimiste des capacités françaises
d'adopter un système de type
flexicurité
comparable à ceux des pays scandinaves. Ils montrent que
si la formule est si efficace dans un pays comme le Danemark, c'est
en raison des relations de confiance et de civisme, dont on a
vu qu'elles n'étaient pas le point fort du système français. La
flexicurité, que
l'ouvrage présente sous le jour favorable qu'on connaît, semble un
objectif bien complexe à atteindre pour un pays comme le nôtre.
La conclusion du livre s'attache à établir les conséquences négatives
de la défiance à l'oeuvre dans le modèle français. Elle précise que si
le mal n'est pas apparu plus tôt, c'est que la croissance des 30
glorieuses a masqué les conflits latents et que le fordisme
s'accomodait fort bien de structures hiérarchisées reposant peu sur la
confiance. L'époque actuelle est bien différente, le succès économique
réclamant des mécanismes de coopération nourris. La première évaluation
est spectaculaire, puisqu'elle indique que si la France disposait du
capital social de la Suède, le chômage pourrait être réduit de 3 points
de pourcentage,ce qui est proprement énorme. En termes de nveau de vie,
l'écart de revenu par tête entre la France et la Suède s'expliquerait
pour deux tiers par le biais d'un écart de confiance. En outre, du
point de vue du bien-être associé directement à une cohésion sociale
importante, les pertes sont là aussi considérables.
Alors, que faire ? Créer de la confiance, pardi... Plus facile à dire
qu'à faire, d'autant qu'il ne s'agit pas de faire entrer le loup dans
la bergerie. Le risque existe ainsi, sous prétexte de dynamiser le
secteur associatif (un producteur naturel de
capital social), de
tomber encore dans le travers étatiste, en subventionnant les
associations, recréant alors une course aux ressources publiques, qui
est l'un des ferments de la défiance corporatiste. Les auteurs
suggèrent de faire évoluer le système de redistribution vers plus
d'universalisme (les mêmes droits pour tous). Ils préconisent de
recourir aux autorités indépendantes pour entretenir une saine
régulation de la concurrence. La sécurisation des parcours
professionnels n'est pas abandonnée, étant le seul moyen de permettre à
tous de profiter des gains de la concurrence. Il faut également
envisager sérieusement de redonner du poids à la société civile, les
partenaires sociaux ayant à prendre en charge, par exemple, la
gestion du salaire minimum. L'obstacle de taille en la matière porte
sur la faible représentativité et la division des syndicats, aussi bien
patronaux que salariés.
Comme dans beaucoup de bons livres qui traitent des difficultés
économiques et sociales françaises, on tourne la dernière page avec le
sentiment que des aspects plus ou moins nouveaux du
problème ont été cernés ou tout au moins remis en perspective. L'autre
impression qui domine est assez cruelle : on ne peut rien faire, ou
presque. Yann Algan et Pierre Cahuc eux-mêmes ne semblent guère
désireux d'épiloguer sur les préconisations. Sans vouloir extrapoler
outre mesure la pensées des auteurs, on a la nette impression que
devant la clarté du constat et le caractère crédible de leurs
investigations, ils renoncent à donner un discours de la méthode qui se
pourrait être rapidement désarçonné par les méandres du corporatisme et
de l'étatisme à la française.
La société de défiance est un joli travail, qui structure proprement
certaines intuitions et commence à apporter des preuves de leur
validité. A recommander chaudement.
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l'organigramme témoigne sans ambiguïté de sa redynamisation depuis
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