| Note de lecture |
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La machine à trier Pour appuyer leur position, les auteurs commencent par faire la
démonstration de la montée des inégalités au sein de la jeunesse. Le
diplôme joue un rôle décisif dans l'exposition au chômage. Le lien
entre catégorie socio-professionnelle des parents etchômage (qui passe
néanmoins par le diplôme) est assez complexe.Les auteurs soulignent par
exemple que la démocratisation scolaire l'a significativement modifié
au dépens des classes aisées (voir aussi Maurin
et Goux
et Maurin sur ce sujet). Ils relèvent également que l'origine
nationale des parents importe, les jeunes dont les parents sont
originaires du Maghreb sont notablement désavantagés. Néanmoins,
l'essentiel des jeunes non diplomés sont d'origine française (67% des
18-30 ans non diplomés). Le principe est le même pour les zones
urbaines sensibles : les non diplomés y sont surreprésentés, mais la
majorité des non diplomés sont issus d'autres zones. En définitive, si
vous êtes enfant d'ouvrier d'origine africaine et que vous vivez dans
un quartier difficile, c'est pas gagné. Mais c'est toujours l'absence
de diplome qui est la base des difficultés d'intégration. Après trois
ans sur le marché du travail, la fameuse machine à trier a déjà opéré.
Les non diplomés sont nettement plus souvent au chômage et occupent
davantage des emplois atypiques (CDD ou intérim vs CDI). Les auteurs
conluent que si pour une majorité de jeunes l'insertion sur le marché
du travail est simplement plus longue que par le passé - ce qui est
regrettable mais finalement pas dramatique - pour certains non dipomés,
elle ne se fait même pas lorsque l'âge de la jeunesse est passée. Continuant leur portrait socio-statistique de la jeunesse de France,
les auteurs relèvent que l'idée d'un conflit de générations n'est pas
validée par les faits. Les enquêtes montrent que les jeunes ne
considèrent pas les inégalités entre classes d'âge comme étant les plus
criantes en France. D'autre part, l'image des jeunes ne semble pas
altérée dans la société française. Ce qui ne surprend pas lorsqu'on
s'intéresse aux valeurs revendiquées par la jeunesse. Elles sont d'une
grande normalité, en réalité. Les jeunes, dans leur ensemble, jugent,
comme leur aînés, que travail et famille sont deux institutions très
importantes. On pourrait penser que les non diplomés sont en retrait
sur ces sujets. Ce n'est pas le cas. Au contraire, ils auraient
tendance à estimer davantage la valeur du travail. Ils se déclarent
moralement plus rigoureux en matière de famille et de moeurs privées.
Cependant, dès lors qu'on aborde les comportements civiques, les non
diplomés affichent une plus grande défiance. Le dégré de civisme
(mesuré par les réponses à des questions comme "Trouvez-vous jutifié de
percevoir un transfert social de manière indue?") des Français est
relativement faible, comparé à celui d'autres pays industrialisés. Les
jeunes dans leur ensemble présentent le même degré de civisme que les
adultes. Mais les non diplomés se déclarent bien moins civiques que
leurs homologues
diplomés. Ceci traduirait selon les auteurs un manque de confiance dans
le système méritocratique français (axé sur le diplôme) et
l'efficacité du marché du travail. Cette méfiance se traduit
notamment par le fait qu'ils considèrent que les efforts doivent être
récompensés, mais sont en même temps peu favorables à des
inégalités récompensant le mérite. En d'autres termes, ils
ne croient pas que le système français soit en mesure de produire des
inégalités justes et s'en remettent donc à une conception plus
égalitaire que les diplomés français ou que les non
diplomés des autres pays européens. Ajouter à cela un doute
important sur la capacité de l'Etat à changer leur situation conduit
les auteurs à la conclusion que deux jeunesses coexistent en France :
"celle qui a le sentiment d'appartenir à un cadre collectif dans
lequel elle va s'intégrer, et celle qui se sent mise à l'écart
et qui se replie sur la sphère privée ou les attaches locales.".
Les jeunes français sont moins intéressés par la politique, les
jeunes non diplomés encore moins. Ce qui se traduit par une confiance
en
la démocratie plus limitée. Les auteurs craignent que cela ne puisse
générer à terme des comportements politiques plus radicaux, soit
par le soutien à des gouvernants autoritaires, soit par l'action
violente.
Il faut dire que les jeunes sont rarement élus. Pas par
désintérêt, mais en raison des barrières à
l'entrée posées par le personnel politique. Le rôle du cumul des
mandats est prégnant de ce point de vue. Il limite dramatiquement les
places disponibles. Le rôle de la famille est ensuite analysé, en termes de
reproduction des inégalités. Le chapitre 5 fait le point sur ces
questions en distinguant l'influence de la famille sur la formation des
capacités non cognitives (tel le contrôle de soi) qui ont une
importance dans le développement des capacité cognitives (qui
déterminent les capacités d'apprentissage), sur le rôle de
l'hérédité, sur le soutien apporté aux enfants en termes
d'environnement (citant cette
étude assez connue de Goux et Maurin par exemple) ou de soutien
financier après 18 ans. Encore une fois, ils pointent les difficultés
des jeunes non diplomés, souvent issus de familles qui n'ont pas la
possibilité de les accompagner dans ces domaines. Le chapitre
s'achève par une présentation des dispositifs Perry
Preschool
Project et Job
Corps,
projets américains dont l'efficacité est largement reconnue. Ces
inégalités, l'école ne fait que les amplifier, en s'organisant
en mécanisme de tri. La France, dans les classements internationaux a
par
exemple une proportion de bons élèves plus élevée que la
moyenne de l'OCDE, mais également une proportion de mauvais
élèves plus importante. Le milieu familial est un facteur de
discrimination fort en raison de la place donnée aux apprentissages que
maîtrisent mieux les milieux favorisés (mathématiques
théoriques et grande maîtrise de la langue) et de la place
donnée aux travaux hors milieu scolaire. L'organisation de
l'orientation
accentue encore les écarts, en spécialisant rapidement les individus
(ce qui est mauvais en général) et en laissant aux milieux
informés la possibilité de truster les filières les
plus porteuses à leurs enfants. On pourrait agir sur cet état de fait
en repensant simplement les méthodes pédagogiques. La France se
caractérise par une méthode dite verticale où les communications
sont essentiellement entre élèves et prof. D'autres pays jouent
davantage sur la relation de pair à pair
(élève-élève). Et ces pays ont des performances moyennes
plus élevées et plus homogènes. Les méthodes
d'évaluation sont également remises en cause par les auteurs, avec la
sacrosainte obligation d'avoir une distribution des notes qui contienne
assez
de bonnes et de mauvaises notes. Classement, cloisonnement des
disciplines et
verticalité de l'enseignement devraient être remis en cause. Sur le fonctionnement du marché du travail, cet extrait résume les
griefs adressés par les auteurs : "En France, le fonctionnement du
marché du travail, loin de résorber les inégalités
produites par le système scolaire, a plutôt tendance à les
aggraver. Ce n'est pas le cas dans de nombreux pays qui nous sont
comparables.
Quatre raisons, au moins, expliquent cet échec. la première tient
à notre conception des contrats de travail qui dresse une barrière
trop étanche entre les emplois dits 'instables' et les emplois dits
'stables'. La deuxième porte sur l'inadéquation de nos politiques
d'emplois en direction des jeunes, encore trop cantonnée dans la
création d'emplois dans le secteur public qui n'offrent aucune réelle
perspective de carrière. La troisième est la faillite, hormis
l'alternance, de la formation professionnelle. Ceux qui en ont le plus
besoin,
en particulier les jeunes non qualifiés, en profitent le moins. La
faiblesse de l'accompagnement forme la quatrième raison. Pour trouver
un
emploi ou une formation, un jeune sans qualification a besoin d'être
suivi
et conseillé de façon intensive. De nombreux pays étrangers
consacrent des moyens considérables à cette activité. Ce n'est
pas notre cas.". Ces éléments, comme mentionné en
introduction, rendent l'insertion sociale des jeunes, défavorisés
en particulier, particulièrement longue et éprouvante. Or, s'ajoute en
plus à cela une protection sociale défaillante. Le taux de
pauvreté des jeunes de 18 à 25 ans est généralement plus
important dans tous les pays. Mais ce qui frappe dans le cas de la
France,
c'est que leur situation relative s'est aggravée durant les 20
dernières années (leur taux de pauvreté était 1,2 fois plus
élevé que celui du reste de la population au milieu des
années1980, il était 1,4 fois plus élevé au milieu des
années 2000). Mais alors que la redistribution devrait compenser les
effets inégalitaires du système scolaire, les dépenses de
protection sociale orientées vers les jeunes sont faibles. Une
assistance
financière aux jeunes sans emploi est un trait commun de la plupart des
pays. L'idée sous-jacente est qu'on ne peut pas habituer les jeunes à
être assistés. Pourtant, d'une part, les rares études sur le
sujet ne tendent pas à montrer que les jeunes aient une
élasticité de l'offre de travail aux aides sociales plus importante.
D'autre part, la France se distingue par une logique extrême en la
matière (ironiquement, les auteurs soulignent que les jeunes grecs au
chômage bénéficient d'une aide au bout de12 mois). Le RSA jeune,
instauré en 2010 ne corrige pas vraiment le tir, tant il est
restrictif.
Les aides aux études sont relativement modestes, comparées à
d'autres pays. Et les aides au logement sont destinées aux 3/4 aux
étudiants. Or, c'est parmi ceux-ci qu'on trouve les enfants des milieux
les moins défavorisés, c'est-à-dire ceux qui
bénéficient également d'une aide familiale. La solution
consisterait à accroître les aides aux jeunes, dans un système
suffisamment incitatif, qui pousse les jeunes à se former et trouver un
emploi, comme cela se pratique par exemple dans les pays scandinaves. Quelles solutions pour sortir de la logique de l'égalité formelle
et passer à une égalité réelle ? Les auteurs donnent
quelques pistes : activer un vrai RSA jeunes (avec un réel suivi du
parcours d'insertion), passer au contrat de travail unique (sur le
modèle
du rapport Blanchard
& Tirole) et corriger les travers du système
éducatif évoqués plus haut. La machine à trier est un document utile, qui s'apparente dans
l'esprit
à un rapport, autant qu'à un essai. Il est axé sur quelques
idées clés simples qui sont soutenues par de très nombreuses
statistiques et études économétriques, avec un appareillage
théorique sous-jacent assez ramassé et des références
intéressantes qui permettent au lecteur motivé d'approfondir sa
connaissance du sujet. Comme souvent quand les chercheurs se penchent
sur ces
sujets, on a le sentiment final que les solutions proposées sont bien
moins fournies que le diagnostic. Mais est-ce un tort ? Que ceux qui
ont les
moyens de mettre en place des mesures le fassent, sur la base de ce
genre
d'expertises. Chacun son boulot. |