La
vision usuelle des économistes concernant le progrès technique,
l'emploi et les salaires avance que le progrès technique est le moteur
de la destruction créatrice et de la croissance économique, donc de
l'enrichissement. Sa dynamique est potentiellement chaotique mais, sur
le long terme, tout le monde s'y retrouve : la productivité et les
salaires augmentent, de nouveaux emplois bien rémunérés sont créés et
de nouveaux besoins satisfaits. Les
effets des réallocations d'emplois sont passagers et aussi stressants
soient-ils, l'issue est positive. Jusqu'ici, l'histoire
donne raison à cette vision des choses. Dans nos économies riches, le
progrès technique est la seule source possible de croissance et notre
richesse doit précisément permettre de compenser les effets négatifs du
changement technologique, en indemnisant par exemple ses perdants sous
la forme d'un revenu de substitution et en leur offrant les
moyens d'évoluer professionnellement.
Dans
The Race Against The machine,
Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee
remettent en cause cette vision optimiste. Pour eux, ce qui était vrai
ne l'est plus. Car, cette fois-ci, quelque chose a changé. On dit
depuis longtemps que le rythme du progrès technique a tendance à
s'accélérer, suivant une courbe exponentielle. Pour les auteurs, nous
avons passé le cap où sa croissance est véritablement spectaculaire,
presque hors de contrôle. De
sorte que, cette fois-ci, dans la compétition qui les opposent aux
machines dans la production, on ne peut plus dire que les hommes
mettent pas un peu de temps
à s'adapter, ils ne suivent tout simplement plus. Depuis les années
1980 et la révolution des nouvelles technologies de l'information, les
machines ont pris un sérieux avantage. Elles privent les humains
d'emplois et réduisent la valeur du travail de bon nombre d'entre eux.
Le rythme de destruction des emplois est tel que la mécanique
traditionnelle du
déversement
est devenue trop lente.
La cause de cette évolution est la nature du progrès technologique à
l'oeuvre. Il est non seulement plus rapide, mais porte sur des domaines
où l'homme semblait intouchable pour longtemps. Google a ainsi fait
rouler pendant 200 000 kilomètre
une
voiture sans conducteur
(en fait, pour des raisons légales, un humain était toujours derrière
le volant) grâce notamment à son système Google Map. Le véhicule a eu
un seul accident : une voiture l'a percutée par l'arrière à un
feu rouge... Un ordinateur conçu par IBM et répondant au patronyme de
Watson est officiellement
le
plus grand champion de Jeopardy de
tous les temps. Même dans le domaine de la communication complexe (la
traduction simultanée pour une hotline par exemple), les ordinateurs
ont fait d'énormes progrès et on peut d'ores et déjà imaginer la
généralisation des hotlines où opérateur et client
communiqueront chacun dans leur langue, l'ordinateur faisant une
traduction simultanée permettant une conversation fluide. Des
ordinateurs sont
capables
d'analyser des documentations juridiques. Bilan de l'opération : un
coût divisé par 500 quand on le compare à l'emploi d'humains...
Pour Brynjolfsson et McAfee, une autre caractéristique de la révolution
industrielle actuelle réside dans la puissance des technologies
génériques qu'elle met en oeuvre. Leurs grandes complémentarités
(Exemples : Google et le Web) produisent un potentiel de variété de
combinaisons possibles quasi infini, de sorte que la vague
d'innovations n'est pas prête de s'épuiser. En d'autres termes, non
seulement les progrès des machines sont spectaculaires et en partie
inattendus mais, de surcroît, l'impact de ces innovations va perdurer.
De nombreux emplois restent encore à l'abri. Il s'agit de ceux qui
demandent de coordonner des capacités physiques et cognitives qui
ensemble s'avèrent encore inabordables pour les machines. On trouve
dans cette catégorie des métiers tels que ceux de jardinier, de
chauffeur, d'infirmier(e)s, de plombiers, etc. Actuellement, les
humains sont encore largement en avance dans ce domaine et celui de
l'intuition ou de la créativité ; un peu moins, mais toujours, dans
celui de la communication complexe. Néanmoins, pour les auteurs, les
conséquences négatives du retard pris dans les autres domaines se fait
déjà sentir.
La suite de l'ouvrage cherche à montrer ce phénomène à partir de
statistiques sur l'emploi et les salaires. Dans la vente et la
distribution (secteur qui a connu des gains de productivité
spectaculaires aux Etats-Unis), le nombre de personnes employées par
dollar de chiffre
d'affaires a baissé aux Etats-Unis où la décennie 2000 a conduit à
une
création nette d'emplois proche de zéro, une première. Ceci est lié
à une baisse des embauches plutôt qu'à une hausse des licenciements.
La loi d'Okun est nettement moins stable que par le passé aux
Etats-Unis.
Le
revenu médian stagne depuis les années 1970. Certaines catégories
de
salariés ont connu une
baisse
de leurs salaires. Les inégalités
croissent, dans une logique de progrès technique biaisé, qui touche du
reste essentiellement
les
salariés moyennement qualifiés. La
substitution du capital au travail sous l'effet du progrès technique
engendre une déformation du partage de la valeur ajoutée que les
auteurs considèrent comme
visibles
dans les statistiques depuis 1983. Ces tendances touchent tous les
secteurs.
L'un des problèmes fondamentaux mis en avant par les auteurs pour
expliquer l'insuffisante création d'emplois est le manque d'adaptation
des organisations aux nouvelles technologies. Le potentiel de
satisfaction de nouveaux besoins, donc de hausse de l'activité et de
l'emploi existe. Mais les organisations, les qualifications et les
business models n'évoluent pas
assez vite. Tout se passe comme sie le
processus de destruction créatrice était biaisé en intensité du côté
de la destruction, la création peinant à s'aligner dessus.
Alors, que faire ? Une solution stérile serait de promouvoir une baisse
des salaires destinée à accroître la demande de travail. La dynamique
technologique est telle que ce serait insuffisant, sauf à accepter des
salaires (réellement) de misère. Brynjolfsson et McAfee soulignent que
la course contre les machines n'est pas nouvelle mais que dans le fond,
plutôt qu'une course, on peut la considérer comme une collaboration.
Les machines et les hommes sont autant complémentaires qu'en
concurrence. Intuitifs et créatifs, les humains tirent parti des
capacités des ordinateurs à exceller dans les opérations de routine,
les calculs répétitifs et le contrôle des erreurs. L'poque ou
Deep Blue se
mesurait à Kasparov est révolue. Le meilleur joueur d'échec du monde
n'est pas un ordinateur ou un homme, c'est une équipe formée d'hommes
et d'ordinateurs. Cette équipe est en compétition avec d'autres équipes
formées d'hommes et de machines. La solution réside donc dans la
capacité à inventer des organisations qui combinent au mieux les
capacités du capital et du travail dans le contexte technologique
présent. Ce qui nécessite notamment un effort important en matière de
capital humain et des institutions qui favorisent l'innovation
organisationnelle. Les auteurs terminent leur analyse par une liste de
propositions d'actions publiques (dans un agenda américain) en matière
d'éducation, de promotion de l'entrepreneuriat, de fiscalité et
législations diverses qui vont du système d'incitation des enseignants
à une réforme du système de brevets, en passant par la simplification
des formalités de création d'entreprise.
The Race Against The Machine
est un texte interpellant. Il repositionne la réflexion sur le progrès
technique, tout en évitant les théories fumeuses ou archaïques (un peu
à la manière de Dani Rodrik et de son regard sur la mondialisation). Il
livre ses conclusions dans un cadre standard, en insistant sur la
particularité de la révolution des NTIC d'un point de vue quantitatif
(ça va très vite) et qualitatif (elles sont techniquement
particulières). C'est néanmoins sur cet aspect empirique qu'il est
aussi un ouvrage inachevé qui appelle des approfondissements. Les
données mobilisées, tant par leur caractère purement statistique
(l'économétrie n'est que peu ou pas utilisée) que par leur nombre sont
clairement insuffisantes pour asseoir la démonstration (et parfois même
peu convaincantes quant à la pertinence de la variable mesurée). Il
reste qu'on a là une voie ouverte des plus intéressantes pour des
recherches ultérieures.