Peut-on expliquer Marx aux nuls ?
Plus value, capital constant,
capital circulant chez Marx
Reste cependant à expliquer
l'origine de cette plus-value. N'oublions pas (voir ci-dessus) que le prix de vente des
marchandises est déterminé par la quantité de travail incorporée dans celles-ci. Dans
le même temps le salaire des ouvriers correspond a leur salaire de subsistance. Pour que
le capitaliste réalise un gain, il faut donc qu'il y ait écart entre valeur des
marchandises produites et salaires de subsistance de l'ouvrier. Pour cela il suffit que la
durée du travail de l'ouvrier soit supérieure à la quantité de travail nécessaire à
la reproduction de sa force de travail. Prenons un exemple chiffré :
Supposons que le salaire
horaire soit de 10F et que la somme nécessaire à la reproduction de la force de travail
d'un ouvrier soit de 60F, soit 6 heures de travail. Supposons maintenant que pour produire
10m de tissu il faut des matières premières
valant 10 heures de travail, et une journée de travail ouvrier soit 10 heures de travail.
La valeur des 10m de tissu sera alors de 10+10 heures de travail soit 20 heures, soit
10x20 = 200 F.
Dans le même temps le
capitaliste a avancé 10 heures de travail
pour acheter des marchandises, soit 100F;
Le salaire nécessaire à la
reproduction de la force de travail de l'ouvrier, soit 60F;
Il vend donc son produit 200
en ayant avancé 160, et réalise ainsi une plus value de 40F. Ce processus par lequel le
capitaliste extrait la plus value des travailleurs est appelé "exploitation"
par Marx. C'est le système capitaliste qui pour assurer un revenu au capital, aboutit à
prendre aux travailleurs une partie de la valeur de leur travail.
Le capital avancé peut donc
être divisé en deux parties. une partie sert à acquérir des facteurs de production qui
ne font que transmettre leur valeur travail au produit fini (dans notre exemple, la
matière première, qui incorpore exactement sa valeur travail au tissu), elle est
appelée capital constant car elle ne crée pas de plus-value.
Le capital avancé aux
salariés est appelé capital variable. Pour le capitaliste en effet, ce capital
fonctionne différemment du capital fixe qui ne rapporte que la somme qui a été
avancée. Dans notre exemple, en avançant 60 F au salarié, le capitaliste reçoit 100F
en retour, donc une plus-value. On aboutit à une idée centrale chez Marx : seul le
travail est producteur de plus-value.
Remarques sur la plus-value :
- la distinction marxienne
entre capital fixe et circulant est différente de la conception standard : on considère
en général comme capital fixe celui qui permet dacquérir des immobilisations, des
biens de capital durable, le capital circulant correspondant aux biens qui disparaissent
dans le processus de production, donc les facteurs de production non durables (le blé
transformé en farine) et le travail. Marx distingue capital fixe et circulant dans ce quils
sont ou non générateurs de plus value.
- Une conséquence très forte
de lanalyse marxienne est de considérer que le capital fixe ne crée pas de valeur,
que seul le travail est créateur de plus-value. Or cette conception est discutable. La
rémunération du capital fixe peut en effet être analysée comme rémunération de la
valeur créée par le temps (la durée) le risque, et lincertitude. Le temps est en
effet créateur de valeur : le processus de production nécessite une durée entre le
lancement de la production et la commercialisation effective du produit. Dans le domaine
agricole par exemple, la création de valeur par le temps est très claire : on peut
travailler tant quon le voudra, il faudra néanmoins attendre pour bénéficier du
produit de la récolte. Or cette attente a un coût : pendant que lon attend, il
faut payer les ouvriers, payer les apporteurs de matières premières, il est donc
nécessaire de disposer dune avance. Or les individus valorisent la consommation
immédiate plus que la consommation future : la rémunération de leur attente correspond
dans ce cas à ce décalage entre valeur (perçue) dune consommation immédiate et dune
consommation future. De même, il nest pas sûr quau terme de la production,
celle-ci sera vendue : cela dépend daléas climatiques, des goûts changeants des
consommateurs. Il est donc possible que le capitaliste ne récupère pas son avance dans
un certain nombre de cas. Si par exemple une fois sur 10 la production ne peut être
vendue, le capitaliste demandera une rémunération de 10% sur son avance pour avoir la
certitude de ne pas perdre dargent. De ce point de vue la prise de risque a créé
de la valeur (ou du moins, évité que de la valeur ne disparaisse) et doit donc être
rémunérée. Le cas de lincertitude (risque non probabilisable) est identique.
- Le terme dexploitation
est sujet à controverse car il suppose que le capitaliste pratique lextorsion sur
le salarié (il a une connotation péjorative). Or dans lanalyse de Marx tel nest
pas le cas. La production capitaliste est un rapport social, et lexploitation est
inéluctable. Elle ne résulte pas de la méchanceté du capitaliste mais de lexistence
dune classe de capitalistes (qui détiennent les moyens de production et doivent
bien vivre) et dune classe de prolétaires (qui ne disposent de rien dautre
que de leur force de travail, et qui ne peuvent faire autrement que la vendre). Notons que
cette analyse sociologique centrée exclusivement sur le rapport entre capitalistes et
prolétaires est elle même critiquable, même à lépoque de Marx. Marx constatait
lui-même que de nombreuses personnes ne participaient pas de cette relation (par exemple
les fonctionnaires publics) mais les considérait comme une anomalie vouée à
disparaître à brève échéance. Tel na pas été le cas.
Plus-value et profit,
composition organique du capital
Reprenons lexemple
ci-dessus. Il apparaît que la valeur de la marchandise vendue (M) peut se décomposer de
la façon suivante :
M = c + v + pl
Avec c capital constant, v
capital variable, et pl plus-value. Mais le capitaliste ne se préoccupe pas de la
différence entre capital fixe et circulant, seule compte pour lui la différence entre
capital avancé et prix de vente final de la marchandise. Son profit sera donc égal au
montant de la plus-value, et son taux de profit p sera égal au rapport suivant :
p = pl / (c + v) soit dans
notre exemple 40-160 = 25%.
Le taux de profit doit être
distingué du taux de plus-value (pl), qui se calcule lui comme le rapport entre la
plus value réalisée et le montant avancé pour bénéficier de la valeur du travail,
soit :
pl = pl / v
Si lon divise dans léquation
déterminant le taux de profit numérateur et dénominateur par v, on peut alors exprimer
le taux de profit en fonction du taux de plus-value :
p = pl / (c/v + 1)
c/v est appelé par Marx composition
organique du capital. Ce rapport exprime une donnée technique, à savoir la part
relative du capital fixe par rapport au capital variable.
Remarque :
Cette relation aboutit à
poser un problème insoluble dans lanalyse marxiste. En effet, Marx fait lhypothèse
que les taux de plus value sont identiques dans toutes les branches (et il nest pas
possible de faire autrement, sauf à supposer que certaines branches font plus travailler
leurs ouvriers que les autres). Or Marx fait par ailleurs lhypothèse selon laquelle
la concurrence entre les capitaux va conduire les taux de profit à ségaliser (ce
qui est là encore logique : en situation de concurrence, si le taux de profit est inférieur dans une branche de léconomie,
aucun capitaliste ny investira). Mais dans ces conditions, la seule façon par
laquelle les taux de profit peuvent ségaliser, cest par légalisation
des compositions organiques du capital dans toutes les branches. Or cette conclusion va
totalement à lencontre de la réalité, dans laquelle on voit des branches de léconomie
très différentes du point de vue de leur composition organique présenter des taux de
profit similaires. Ce problème est appelé problème de la transformation des
prix en valeurs et na pas à ce jour trouvé de solution. Lanalyse
Marxiste ne permet pas dexpliquer correctement la formation des prix et des profits.
Accumulation du capital et
baisse tendancielle du taux de profit
Dans ce qui précède nous
avons considéré la formation de la plus-value dans un cycle de production A-MA.
Considérons maintenant la succession de plusieurs cycles de ce type. Supposons un
capitaliste qui investit dans un secteur 250 000 FRF, 200 000 de capital fixe et 50 000 de
capital circulant. La production qui en découle est vendue 300 000 FRF, ce qui assure au
capitaliste une plus value (un profit) de 50 000 (soit un taux de plus value de 100% pour
un taux de profit de 20%). Le capitaliste peut fort bien décider de consommer
intégralement sa plus-value; Mais en pratique il ny a pas intérêt. En effet,
supposons quà la seconde période il réinvestisse lensemble du produit de
ses ventes de la première période. Il investira alors 240 000 de capital fixe et 60 000
de capital circulant (la composition organique du capital restant inchangée). Le taux de
plus-value de 100% restant le même, la plus value sera alors de 60 000, donc la valeur
vendue de la production sera de 360 000. Le réinvestissement de la plus value initiale
permet donc au capitaliste de bénéficier dun profit supérieur (il a en effet
gagné 10 000 de plus que dans la période précédente). Et il peut recommencer le
processus avec ses 360 000, avec 72 000 de capital circulant et 288 000 de capital fixe,
pour un profit encore supérieur (cette fois égal à 72 000). Etc, etc.
Le désir de réaliser
toujours le plus grand profit possible conduit donc le capitaliste à réinvestir sans
cesse la plus value dans la production, et il en résulte une accumulation perpétuelle
de capacités de production. Le capitaliste est donc chez Marx lagent
fanatique de laccumulation, qui force les hommes, sans merci ni trêve, à produire,
et les pousse instinctivement à développer les puissances productives et les conditions
matérielles qui seules peuvent former la base dune société nouvelle et
supérieure. (le capital, tome 1).
Marx pose ainsi le capitalisme
comme une étape dans lhistoire de lhumanité, dont le but est daccumuler
des capacités de production considérables qui lorsquil disparaîtra, seront en
place et permettront enfin aux hommes de bénéficier de la richesse quils créent.
Reste à expliquer comment le
capitalisme va céder la place à une autre société, donc ce qui dans son fonctionnement
même le conduit à subir des tensions telles quil finira par ne plus sen
remettre.
Si lon reprend lanalyse
de laccumulation, on peut constater que dans notre exemple, la composition organique
du capital et le taux de plus value restant constants, les capitalistes sont amenés à
acheter en permanence plus de travail. Or la population naugmente pas (puisque le
salaire ne permet que la reproduction de la force de travail existante) donc cela doit
créer des tensions sur le marché du travail, donc une hausse des salaires. Mais si les
salaires augmentent, la plus-value sera moindre, laccumulation moins importante,
donc la demande de travail va a nouveau diminuer pour ramener le salaire à son niveau
initial.
Ce phénomène intervient et
provoque des crises cycliques, mais vient sy ajouter un autre élément : les
changements dans la composition organique du capital. En effet, le progrès
technologique conduit sans cesse à utiliser plus de machines et moins de travail humain :
cela conduit la composition organique du capital a augmenter. Mais si lon reprend la
formule déterminant le taux de profit :
p = pl/(c/v +1)
On voit alors quune
augmentation de la composition organique du capital aura pour effet de réduire le taux de
profit. Remarquons que cette baisse du taux de profit nimplique pas la baisse du
profit total : il suffit pour que le profit total monte que laccumulation compense
la baisse du taux. Par exemple si le taux de profit passe de 20 à 10%, si le montant des
capitaux investis fait plus que doubler, le montant total du profit augmentera alors que
le taux de profit baisse. Mais cette accumulation plus forte nécessite la concentration
des capitalistes, alors même que les changements de composition organique du capital
conduisent les capitalistes à licencier les travailleurs superflus (on trouve ici une
analyse similaire à celles des classiques, selon laquelle les machines créent du
chômage). Il y a donc à la fois concentration du capital, baisse tendancielle du taux de
profit (cette baisse tendancielle pouvant être temporairement contrariée) et
augmentation de ce que Marx appelle larmée de réserve des
chômeurs. Le résultat en est résumé par ce passage résumant lanalyse marxienne
de la fin du capitalisme :
Simultanément à cette
centralisation, où à cette expropriation de multiples capitalistes par quelques-uns dentre
eux, se poursuit lenveloppement de toutes les nations dans le filet du marché
mondial, et simultanément saffirme le caractère international du régime
capitaliste. En même temps que diminue constamment le nombre des magnats du capital, qui
usurpent et monopolisent tous les avantages de ce processus de transformation, salourdit
le fardeau de la misère, de loppression, de lesclavage, de la dégradation,
de lexploitation; mais parallèlement, grandit également la révolte de la classe
laborieuse, dune classe dont le nombre augmente constamment et qui est disciplinée,
unie, organisée précisément par le mécanisme même du processus de production
capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a
germé et fleuri en même temps que lui et sous son contrôle. La centralisation des
moyens de production et la socialisation de la main doeuvre atteignent finalement un
point à partir duquel ils cessent dêtre compatibles avec leur enveloppe
capitaliste. Cette enveloppe éclate. Le glas de la propriété capitaliste sonne. Les
expropriateurs sont expropriés. (le capital, tome 1).
Remarques :
Si lon considère toutes
les prédictions effectuées par Marx, bien peu se sont réalisées. La baisse
tendancielle du taux de profit na jamais eu lieu : N. Kaldor a mesuré lévolution
du taux de profit au cours des XIXème et XXème siècles pour constater que celui-ci est
resté constant sur toute la période. De même, la paupérisation accrue des salariés
sous leffet du machinisme ne sest pas produite, et la concentration du
capitalisme malgré lapparition des grandes entreprises est restée identique.
Enfin, alors que Marx prédisait lavènement de la révolution socialiste dans les
pays capitalistes avancés, celle-ci a eu lieu dans des pays fort peu capitalistes, et de
dictature du prolétariat a surtout conservé la dimension dictature.
Les éléments vus plus haut
permettent dexpliquer ces phénomènes. Lanalyse marxienne de la formation du
profit est fausse et aboutit à des contradictions internes au modèle. La conception
marxienne des classes sociales était fausse à son époque et lest devenue encore
plus après, avec la constitution dune classe moyenne majoritaire dans tous les pays
capitaliste, classe dont la source principale de revenu est le travail mais qui reçoit
aussi des revenus du capital. Enfin lanalyse marxienne des effets du machinisme sur
la paupérisation des salariés est fausse : en pratique, les gains de productivité
permettent la hausse de toutes les rémunérations et les machines nont pas
condamné une fraction croissante du prolétariat au chômage. Laccumulation des
moyens de production, bien vue par Marx, a permis contrairement à ses pronostics laccroissement
de la consommation de tous et na pas bénéficié aux capitalistes uniquement. Elle
a permis au contraire lextension des fonctions publiques, et le développement de
biens publics comme les systèmes de santé, dassurance sociale, bénéficiant aux
salariés.
Reste dans lanalyse
dynamique marxienne une analyse des cycles économiques courts qui si elle est fondée sur
des prémisses fausses, reste vérifiée (et lon peut effectivement expliquer les
cycles courts de 10 ans comme des crises de sous-consommation, comme le faisait Marx. Il
reste à y incorporer la dimension monétaire, chose que Marx na pas pu faire en
raison de la faiblesse de sa théorie monétaire).