Les désordres du travail Ce sujet a donné lieu ces dernières années à de
nombreux développements, à une avalanche d'interprétations
: tantôt la fin du travail était annoncée (voir Rifkin
par exemple), tantôt l'ère d'un nouveau travail dans des boîtes
"super cool" où l'on va travailler avec des T-shirts grunge
ou - tout au moins - où l'on va travailler volontiers car on est enfin
mis dans la situation d'un individu responsabilisé, l'ère des
entreprises du post-fordisme peuplées de salariés opérant
en équipes et chargé de tâches enrichies ou élargies
et terriblement heureux comme ça. Beaucoup d'encre et de vidéo
aussi sur ce qui serait le nouveau mal des travailleurs, le stress au travail
(Voir "Le harcèlement moral" de M.-F.Hirigoyen, ouvrage emblématique
sur le sujet), pour les cadres comme pour les ouvriers (et surtout les premiers
- ce qu'une étude récente de je ne sais plus qui, la CNAM je crois,
vient de contredire assez clairement). Askenazy cherche à montrer ici
qu'il est temps de "reposer le travail". Sortir de certaines analyses
par trop qualitatives et unilatérales. Redonner la parole à une
analyse économique (aidée d'autres disciplines telles que l'ergonomie)
pour apporter un diagnostic qui permette de sortir du flou et des idées
reçues qui alimentent une forme de fatalisme sur la condition des hommes
au travail. Le premier aspect abordé est la désillusion provoquée
par le néotaylorisme. Alors qu'il annonçait la fin d'un travail
pénible et aliénant par des pratiques économiquement indispensables
et humainement positives (plus intellectuelles, plus valorisantes), on voit
surtout apparaître aujourd'hui la réalité de l'intensification
des rythmes de travail lorsque la réactivité et le changement
organisationnel sont les maîtres mots de l'organisation du travail (Sur
ce thème, la littérature est abondante, un ouvrage très
agréable à lire est celui de Guillaume
Duval). Or, si ce diagnostic est généralement admis par tous,
bizarrement, c'est sur la charge mentale supplémentaire que se concentrent
les commentaires. Et, nous dit l'auteur, si ce problème est réel,
il est relativement moins alarmant que l'accroissement de la charge physique
supportée au travail (postures pénibles, poids à porter,
longs déplacements à pied etc.). Les statistiques montrent que
les accidents du travail et maladies professionnelles d'ordre physique ont augmenté
ces dernières années. En particulier, les troubles musculo-squelettiques
classés en maladies professionnelles, consécutifs par exemple
à l'usage des terminaux informatiques, ont littérallement explosé
en Europe (une multiplication par 13). Au final, les maladies professionnelles
d'ordre psychologique ne représentent que 20% du total. Face à ce constat, le traitement du malaise au travail voit deux interprétations
se partager la scène. La première est celle du droit : il n'y
a pas plus de problèmes qu'avant, on les mesure et reconnaît mieux,
ce qui gonfle les cas répertoriés. La seconde est celle des psys
: tout va mal parce que "la tête a bobo". La première
thèse rend toute mesure publique inutile. La seconde en fait un problème
individuel. Que chacun ait son psy, voire son psy d'entreprise, et tout ira
mieux. Par voie de conséquence, aucune démarche collective n'est
envisagée dans l'une comme l'autre des versions. Le malaise au travail
est alors une fatalité qui se caractérise par sa dominante psychologique
et la nécessité de soigner les maux sans chercher à les
prévenir. Après avoir établi cette critique, Askenazy apporte des éléments
complémentaires et arrive à la conclusion suivante : "Les
salariés font part de formes de désorganisations des organisations
innovantes : ordres contradictoires, tensions dans l'entreprise etc. Ces
éléments sont étrangement incompatibles avec les objectifs
d'optimisation et de fluidité affichés par les promoteurs de ces
organisations. La dégradation des conditions de travail peut être
alors considérée non comme un élément incoercible
du productivisme moderne, mais comme le résultat d'une non-prise en compte
du facteur humain dans des entreprises trop peu sensibilisées à
ces questions et obnubilées par des ratios financiers plutôt que
par les ratios réels.[...] les cas vertueux décrits dans les travaux
d'ergonomie ou de sociologie renvoyaient justement aux entreprises qui avaient
voulu ou su intégrer cette dimension". Dans le chapitre suivant,
l'auteur évalue le passage aux 35 heures. Son constat est radical : elles
ont engendré une intensification généralisée du
travail et n'ont réellement profité qu'à certaines catégories
de personnel, les cadres en particulier, et dans certaines branches seulement.
Les mesures d'assouplissement de Fillon n'ont fait que figer la situation et
ont cassé la dynamique de création d'emplois. Que faire ? D'abord observer. Les Etats Unis ont adopté bien avant l'Europe
les nouvelles formes organisationnelles, une bonne dizaine d'années.
De sorte qu'aujourd'hui, on peut en tirer des conclusions. Elles peuvent surprendre
: en quelques années, après avoir connu initialement une hausse
similaire à celle de l'Europe , les accidents et maladies du travail
ont fortement diminué (les risques d'accidents et maladies ont diminué
d'un tiers en six ou sept ans !). Pourquoi ? Comment ? La réponse est
assez simple : le marché et des institutions. Le marché, mais
comment ? Doit-on considérer qu'investir dans les conditions de travail
est financièrement rentable et que les entreprises sont incitées
à le faire ? Pas évident, à court terme, horizon naturel
de référence des entreprises, les coûts seraient au mieux
à peine compensés par les gains de productivité. Non, seul,
le marché n'a rien fait, pour ainsi dire. C'est parce que syndicats et
organismes publics se sont mis à étudier la question de près,
publier des informations sur les entreprises en la matière que celles-ci
se sont mobilisées. Une entreprise dont le taux d'accidents est élevé
risque de voir sa stratégie de communication sur la qualité décrédibilisée.
C'est un handicap en termes de relations avec les clients (les donneurs d'ordre
en particulier) comme avec les fournisseurs. C'est un problème certain
en ce qui concerne la tarification pratiquée par les assureurs (il existe
un système d'assurance obligatoire pour les accidents du travail et maladies
professionnelles). La médiatisation des cas où les syndicats sont
parvenus à faire plier les employeurs a inquiété les entreprises
dans lesquelles les taux de syndicalisation étaient faibles. La crainte
de voir ces taux remonter en même temps que les succès syndicaux
à l'échelle nationale se multipliaient a conduit de nombreuses
entreprises à mettre en place des changements dans les conditions de
travail avant de voir leur crainte se concrétiser. Enfin, sur un marché
du travail quasiment au plein emploi, comment attirer les travailleurs - et
les meilleurs si possible - quand on propose des conditions de travail objectivement
dangereuses ? Le dernier chapitre est tout simplement déprimant. Résumons-le
: en France, à l'heure actuelle, Etat, syndicats, partis politiques et
employeurs se moquent éperdumment de la question de l'amélioration
des conditions de travail. Sur une dizaine de pages, Philippe Askenazy nous
montre à quel point les uns comme les autres ont largement exclu le sujet
de leurs préoccupations. Nos entreprises sont bien néotayloristes,
à l'américaine. Mais une fois de plus, la France est incapable
de tirer les leçons des expériences des autres quand il s'agit
de travail (voir le livre de Cahuc
et Zylberberg). Chemin faisant, je me rends compte que cette chronique est bien longue pour
un si petit ouvrage... S'il manquait une preuve qu'il vaut la peine d'être
lu, je pense que vous l'avez...
Auteur : Philippe Askenazy
Editeur : Le Seuil
Parution : 2004
Prix : 9,97 euros
Et l'auteur de conclure : " les 'forces de marché' et la contrainte
financière ont fait passer de nombreuses entreprises d'un équilibre
nocif (faible investissement sur la sécurité et la santé/fort
coût des accidents et maladies) à un équilibre vertueux
(sensibilisation/coût maîtrisé).