The Wisdom of Crowds C'est sur cette anecdote étonnante que s'ouvre "the wisdom of crowds"
(la sagesse des foules) de James Surowiecki. L'expérience de Galton,
loin d'être une coincidence isolée, a été très
souvent reproduite, avec des résultats similaires. Nous utilisons d'ailleurs
très fréquemment cette intelligence collective, par exemple lorsque
nous faisons une recherche sur google (dont l'algorithme de recherche, Pagerank,
classe les pages internet en fonction du nombre de liens vers ces pages, faisant
donc appel à l'intelligence collective des utilisateurs d'internet pour
faire de bonnes sélection). Contrairement à une idée universellement
reçue dans nos sociétés qui glorifient l'expertise, le
culte des talents spécifiques, les grands dirigeants d'entreprises, les
"individus qui font la différence", les MBA et autres énarques,
bien souvent, il vaut mieux faire confiance au plus grand nombre pour obtenir
des résultats qu'à un petit nombre d'individus, tout talentueux
qu'ils soient. Faisant appel à l'économie mais aussi toute une
série d'autres disciplines scientifiques, Surowiecki apporte une explication
remarquable de la façon dont les groupes de gens fonctionnent. Il applique
son raisonnement aux situations les plus diverses, la conduite dans les embouteillages,
les problèmes d'Enron, le choix des dirigeants politiques dans une démocratie,
le fonctionnement des marchés, la façon d'améliorer les
services de renseignement, l'organisation des entreprises, la diffusion des
innovations technologiques, l'organisation de la recherche scientifique, les
bookmakers de Las Vegas, l'explosion de la navette spatiale, la baie des cochons,
les bulles spéculatives, la tactique au football américain, la
longueur des files d'attente au supermarché... On peut le dire : ce livre est de tous points de vue remarquable. Il est remarquable
en ce sens qu'il parvient à expliquer en quelques pages ce qui nécessite
un livre entier à d'autres auteurs. Le livre est très lisible,
structuré autour de multiples exemples décrits dans un style parfois
drôle, parfois sérieux, en tout cas, jamais ennuyeux. Après
lecture, on a a envie de revenir au livre, à tel ou tel chapitre ou illustration
qui semble mériter un examen plus attentif : le livre se trouve donc
très roboratif, et entre sans la moindre hésitation dans la catégorie
des indispensables qui font, après la lecture, qu'on ne regarde plus
tout à fait le monde de la même façon. Ce n'est pas tous
les jours que l'on trouve autant d'intelligence par page.
Auteur : James Surowiecki
Editeur : Doubleday
Parution : 2004
Prix : 13,50 euros
A la foire agricole à laquelle se rendait Galton, il était possible
de participer à un concours, consistant à estimer le poids de
viande qu'un boeuf exposé sur place, après abattage et dépeçage,
serait susceptible de fournir (l'estimation la plus proche du résultat
final voyait son auteur récompensé d'un prix). Des personnes très
diverses participaient à ce concours : des professionnels de l'élevage
et de la viande, mais aussi de simples curieux venus visiter cette foire. Galton
se fit remettre les estimations des divers participants au concours (787 au
total) et les représenta sur un graphique (pour voir si elles suivaient
une courbe de Gauss). Puis il calcula l'estimation moyenne de l'ensemble des
participants au concours : comme ceux-ci étaient un mélange de
quelques individus compétents et d'une masse d'individus médiocres
et ignorants, il était certain que l'estimation allait être très
éloignée de la réalité. Mais Galton se trompait
: l'estimation moyenne des participants au concours était de 1197 livres
de viande; après avoir été abattu et dépecé,
le boeuf du concours fournit 1198 livres de viande. Loin d'être stupide,
l'estimation moyenne de la foule était la meilleure que l'on puisse trouver,
plus proche du résultat réel que chaque estimation individuelle.
Son livre est organisé autour de la résolution par les groupes
d'individus de trois types de problèmes : les problèmes cognitifs
dans lesquels il existe une réponse précise ou des réponses
meilleures que d'autres (comme le problème du boeuf de Galton). Les problèmes
de coordination, dans lesquels ce qui compte est que les gens se coordonnent
les uns avec les autres (par exemple, pour se déplacer dans un embouteillage).
Et les problèmes de coopération, dont la solution dépend
de ce que les gens agissent pour le bien collectif alors que leur intérêt
individuel les pousse à faire l'inverse. L'auteur constate alors que
ces différents problèmes, pour être résolus par des
foules d'individus, nécessitent la combinaison de quatre conditions :
la diversité des individus, l'indépendance des individus les uns
vis à vis des autres, la décentralisation des décisions,
et une technique appropriée d'agrégation de l'information. Lorsque
ces conditions ne sont pas présentes, des pathologies se manifestent
et le résultat peut être catastrophique. Mais lorsqu'elles sont
réunies, les résultats en sont spectaculaires.