Le commerce des promesses
Auteur : Pierre Noël Giraud
Editeur : Le Seuil
Parution : 2001
Prix : 20,90 euros
Plutôt complet car il faut bien reconnaître qu'en balayant les
thèmes de la gestion du risque dans une économie complexe, du financement des
investissements, du système de paiement, de la valorisation des entreprises, des crises
financières, des inégalités, du financement des retraites et quelques autres encore,
l'auteur fait largement le tour de la question. On pourrait craindre alors le syndrome du
catalogue sans autre liant que celui des numéros de chapitres. Ce n'est pas le cas.
Chaque paragraphe est une étape dans le raisonnement. Et les renvois (pertinents) à des
thèmes précédemment évoqués ou à venir le confirment tout au long du livre. On
pourrait alors redouter une lecture soit aride soit un peu superficielle. Là encore,
Giraud rend une excellente copie. Les pages théoriques, où les concepts clé sont
efficacement résumés, s'imbriquent avec la présentation de faits stylisés s'y
rapportant.
Par ailleurs, des remarques personnelles, généralement brèves,
jalonnent le livre. Traduction des convictions de l'auteur, elles ne s'imposent jamais
bruyament dans la progression de l'exposé. Le lecteur éprouve cette impression assez
rare de lire le travail de quelqu'un qui a souhaité présenter un état des savoirs sur
un thème et donner son sentiment sans pour autant chercher à braquer les projecteurs sur
sa personne ou sur ses sensibilités. Le style de l'ouvrage, où le "je" est
très présent, ne doit pas faire illusion. Il ne s'agit généralement pas d'un
"moi" orgueilleux, mais plutôt de celui du conférencier qui s'adresse à un
public bien vivant et qu'il souhaite proche (à la manière du "Victoires
et déboires" de Bairoch).
Une seule exception peut être : quand il s'agit d'évoquer la question
de la formation des cours des actifs financiers, Giraud devient insistant : la notion de
valeur fondamentale n'a pas de sens, Keynes l'a dit et Giraud le répète, qu'on se le
dise. Autre point qui tient à coeur à l'auteur, l'accent est mis sur l'importance de la
question de la répartition en économie. Pour lui (même s'il n'est pas le seul ni le
premier à le clamer), c'est la question fondamentale de l'économie. Et là encore, sa
démonstration est d'une grande cohérence. Puisque tôt ou tard, nous montre-t-il, les
droits créés par la finance sont excessifs, il faut bien que certains paient pour
d'autres en n'accédant pas à tous leurs droits. Il faut bien renflouer une grande
institution financière en difficulté, il faut bien qu'une moindre croissance se
matérialise dans une évolution plus ou moins asymétrique des salaires et profits, il
faut bien accepter l'idée que si l'économie réelle n'a pas tenu les promesses de la
finance, il doit y avoir des perdants. Qu'on le veuille ou non, qu'on la nomme ou pas, la
répartition nous rattrape toujours. Et ici encore, on apprécie le recul de l'auteur.
S'il considère, de manière un peu axiomatique cela dit, que les entreprises ne peuvent
pas s'abstraire d'une logique de rentabilité financière, il juge que la société ne
pourra s'accomoder longtemps des charrettes brutales façon Michelin, Danone ou Mark's and
Spencer. Liencier pour tenir la concurrence, pourquoi pas ? Mais des actionnaires
réellement soucieux de leurs intérêts à plus ou moins long terme ne seraient-ils pas
capables de comprendre que si on peut laisser partir un PDG avec des millions de dollars
de stock-options, il est tout à fait imaginable de dédommager aussi les salariés
licenciés ? Sur ce sujet comme sur d'autres (le nucléaire par exemple, défendu en
quelques lignes), les points de vue de Giraud sont intéressants, car assez peu
développés en fin de compte. Pas question d'imposer des principes ou solutions fermes,
juste émettre des conjectures, et laisser entrevoir des possibilités de débat.
Ce livre est donc un exercice rédactionnel tout à fait remarquable,
je ne peux que le conseiller à ceux qui souhaitent faire le point sur les enjeux de
la finance moderne.