Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles
Auteur : Bernard Maris
Editeur : Albin Michel
Parution : 1999
Prix : 6,18 euros
Dabord que AD mavait fait un résumé sommaire, mais exact
du bouquin. Ensuite, que ce livre est un truc mal fini. Enfin, quil est chouette.
Par un pur hasard, alors que je venais de commencer à lire le texte de Maris et
consultais mon mail, délaissé depuis longtemps, j ai reçu la question suivante
dun internaute : " Dans votre présentation vous citez Keynes 'l'économie
est une science complexe mais peu de gens le savent'. Comment conciliez vous cette
complexité avec l'utilisation d'agrégats (qui apparaissent à la première ligne du
glossaire) ? Savez-vous modéliser, mathématiser, l'entrepreneur ou 'l'agrégat' des
entrepreneurs? Comment modélisez vous mes voisins qui demandent des interventions
politiques d'un certain type et se comportent tout autrement en tant que consommateurs ?
J'essaie de vous situer pour savoir ce que vous pourrez m'apprendre. Je cherche et ce
n'est pas facile. Je comprends la facilité des mathématiques qui enferment dans des
équations bien commodes, malheureusement je ne trouve pas que l'on aille très loin et
que cela colle avec la vie telle que je la connais. "
Loccasion était trop belle ! Plutôt que de me lancer dans une
longue réponse, de toute façon insatisfaisante, je lui ai conseillé de lire le livre de
Maris et plus particulièrement les premiers chapitres, dans lesquels je pense quil
pourra trouver une réponse à sa question qui pourrait correspondre à ce que je lui
aurais répondu moi-même. Et globalement, à ce que léquipe entière
dEconoclaste aurait pu lui répondre. Il va de soi que si cet internaute me fait
comprendre que se taper le bouquin de Maris le contrarie un peu, je mexpliquerai
sans quil ait à accroître les ventes dAlbin Michel...
Bref... que peut-on retenir de ce livre ? En premier lieu, que
lauteur ne comprend pas pourquoi les économistes, esprits au demeurant pas plus
minables que dautres, laissent les gourous, les charlatans, les plus mauvais
dentre eux parler au public. Ensuite, pourquoi, lorsquils saventurent à
communiquer en dehors de leurs séminaires, se sentent-ils obligés de raccourcir leur
pensée, de se livrer à des contorsions journalistiques qui finissent toujours par des
tautologies qui loin de les sortir grandis de lexercice, les discréditent encore
plus ? Pourquoi ? Parce quils sont la proie de deux démons. Le premier est celui
qui leur dicte de parler coûte que coûte. Or, pour sortir dun style purement
journalistique, on ne peut se contenter des quelques minutes dantenne accordées par
les media. Doù la platitude du propos. Le second est de refuser de dresser un
constat quelque part effrayant : si un économiste veut adopter lattitude du savant
à la télévision, il devra dire ses doutes profonds sur sa discipline, affirmer que face
à ces difficultés il a pris le parti de prendre du plaisir à faire son métier, en
toute humilité, sans forcément se soucier à chaque instant de ce qui se passe en dehors
de son laboratoire et, sans pour autant nier son intérêt, souligner le caractère tout
relatif de son savoir. Sans avoir à en rougir dailleurs.
Avancer que cette analyse est un brûlot définitif pour
léconomie serait, en un sens, une erreur. Lauteur écrit :
" Messieurs les savants, vous êtes respectables. A une condition. Que vous
soyez de vrais chercheurs. Que vous acceptiez le principe de plaisir qui guide toute
recherche authentique ". " Oserez vous dire, enfin, que la politique
na aucun droit, mais absolument aucun droit, à utiliser la science économique
? ".
Bien que derrière cette attitude compréhensive il y ait un appel plus
quimplicite à une autre façon de faire léconomie, il y a surtout la mise en
place de lartillerie lourde en face de ceux qui, à la différence de
léconomiste lambda coincé entre la volonté de se faire petit et
lexaspération dentendre " un marchand de salades économiques à la
radio ", font des salades en question un fonds de commerce. A partir de ce
point, si les exemples retenus sont assez parlants, le propos est nettemeent moins
percutant, à mon avis. Oui, Camdessus et Trichet sont à léconomie ce que Oasis
est au RockNRoll. Oui, Debreu ferait parfois bien de se taire, plutôt que de
faire dire à ses équations plus que ce quelles ne le peuvent. Oui, Merton &
Scholes ont (violemment) redécouvert quun marché financier sans risque (sans même
parler dincertitude), ça nexistait pas ! Oui, quand le directeur du FMI
raconte sans rire que son équipe déconomistes est la meilleure du monde, on se
marre et on pleure en même temps.
Mais... jaurais bien aimé quon mexplique pourquoi le
FMI fonctionne comme une grande secte avec un gourou cosmo-grabataire, pourquoi si les
statisticiens ne savent pas mesurer la richesse créée autrement que par le PIB, ils
devraient arrêter de le faire de cette façon ? Comment comprendre la phrase suivante :
" Lavantage du discours de la science économique, cest
que lon peut tout dire, exactement comme dans le discours stalinien, où la lutte
des classes permettait dexpliquer la croissance, la décroissance, linflation
[...] " ? Que doit-on entendre par science ? Pourquoi les guillemets
? Pour signaler que léconomie nest que science au prix des guillemets ? Ou
pour pointer lattitude de ceux qui se cachent derrière un discours scientifique
dont seules les conclusions, hors contexte, ont un intérêt instrumental ? Dans le
premier cas, les économistes seraient tous des guignols. Dans le second cas, seuls
certains dentre eux et leurs imitateurs. Doù confusion. A ce propos, la
question de savoir si léconomie est une sience ou pas devient un vrai carcan au fil
des années. Quon relise John Neville Keynes (et éventuellement ce que dit Walras
à ce sujet) et le débat sera en grande partie pacifié.
Dans cette partie de louvrage, dautres paragraphes ne
laissent pas indifférents. Exemple : " Qui na pas compris le côté
ludique de léconomie mathématique na rien compris à
léconomie " écrit Maris. Et comment ! Mais juste derrière :
" Comme les échecs, léconomie théorique ne sert à rien,
sinon à jouer ". " à rien ". Quon se le dise, elle
ne sert à rien. Inutile de rentrer dans ce débat sans fin, ce nest même pas celui
que Maris veut lancer au demeurant.
Après avoir fini le bouquin dOncle Bernard, je nai encore
pas compris de quoi il voulait vraiment parler. Je ne comprends pas à qui sadresse
le livre. Aux économistes ? Aux gourous de léconomie ? Au grand public ? Si
cest aux premiers, ils peuvent probablement comprendre certaines choses. Si
cest aux seconds, cest inutile, mais cest surement un plaisir pour
lauteur et, avouons le, lallumage en règle dun Camdessus ou dun
Trichet nest que justice ; lanalyse . Si cest au grand public, on peut
craindre que soit venu le temps du gourou cosmo-dissident. Outre les ambiguïtés que je
viens de relever, ce chaud et froid soufflé en permancence qui fait en partie
lintérêt du livre, il y a cette attitude normative latente dans tout le livre,
cette idée que lauteur sait lui ce qui est du domaine du bien. Certes, il y a des
économistes de grande valeur qui travaillent, tel Artus. Certes, passer sur France Info,
ce nest pas forcément être un salaud. Mais bon, les gars, cest pas très
sérieux tout ça. " Alors les économistes... Pourquoi ne pas revenir aux
sources de léconomie... A la question fondamentale [cest moi qui
souligne] posée par Ricardo ? Pourquoi seulement 60% du produit national aujourdhui
en salaires, contre 70% il y a seulement vingt ans ? ". Pourquoi John Hicks
semble-t-il gagner le paradis, aux yeux de Maris, parce que sur la fin de sa vie, il se
consacra à lhistoire économique plutôt quà la théorie formalisée ?
Pourquoi Solow devient-il fréquentable dès lors quil écrit que " la
prison, cest lallocation chômage américaine " ou sintéresse
de plus près à la question des institutions ? Ces registres différents chez une même
personne sont-ils vraiment inconciliables ? Définissent-ils une part de ténèbres chez
des gens respectables ? Une part de Solow est-elle mauvaise quand lautre est belle
et noble ? A trop prétendre que léconomie est peuplée de gourous, ne devient-on
pas soi-même une gourou ?
Si cest le cas, Maris est un mauvais gourou, vu que son livre
reste à mes yeux une critique méritant un détour, lui-même critique. Ajoutons pour
finir que certains points théoriques sont abordés pour les besoins de lexposé et
quils le sont de bonne manière.